La censure au cinéma : le sexe à l’affiche

Créé en 1986, Darkness Fanzine est au départ une compilation d’une vingtaine de photocopies en noir et blanc proposant un mélange de critiques sur le cinéma bis. Christophe Triollet, l’unique rédacteur, tient la baraque pendant 10 numéros et, faute de temps, arrête la publication en 1991.

Après 20 ans d’absence, Darkness Fanzine revient en 2010 avec un numéro 11 consacré à la censure au cinéma. C’est aussi le thème du numéro 12, paru en novembre 2011, vite épuisé, et aujourd’hui à nouveau disponible. Entre l’interdiction de Sleeping Beauty aux moins de 16 ans et la sortie du documentaire « Il n’y a pas de rapport sexuel » (l’envers du décor du porno) qui a échappé au classement X, le sujet de la censure au cinéma reste toujours d’actualité.

Christophe a bien voulu me livrer en extrait cet article très intéressant sur la censure des affiches de films pour que vous vous fassiez une idée. Le numéro 12 de Darkness Fanzine se commande sur le site de Sin’art.

Le Sexe à l’affiche – Par Christophe Triollet

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Jusqu’en octobre 2008, l’article 6 du décret du 23 février 1990 confiait le contrôle des affiches de cinéma et des photographies promotionnelles à la Commission de classification des œuvres cinématographiques, compétente pour apprécier et autoriser l’exploitation du matériel publicitaire attaché à une oeuvre cinématographique. « On a demandé la suppression du contrôle du matériel publicitaire car les bases juridiques étaient insuffisantes. Et puis, matériellement nous n’arrivions pas à assurer cette mission de manière satisfaisante. Les affiches arrivaient à la Commission, personne ne les regardait. En réalité, nous rendions des décisions implicites d’acceptation en permanence. Ce système peu performant a donc été abandonné. Nous souhaitions confier à la profession, donc au distributeur dans le cadre d’une charte élaborée avec le concours de l’ARPP[1], la responsabilité du contenu de l’affiche d’un film » explique Sylvie Hubac, présidente de la Commission de mars 2004 à septembre 2010[2]. Depuis cette date, le maire, les afficheurs et les tribunaux restent vigilants. Flashback

En 1974, l’affiche du film Les Valseuses de Bertrand Blier, représentant l’actrice Miou-Miou les jambes en l’air, sa jupe retroussée dévoilant son sexe, fut retouchée sur les recommandations de la Commission de contrôle qui fit ajouter un pan de robe dissimulant les parties litigieuses. La même année, l’affiche du Trio infernal de Francis Girod fut modifiée de manière à ce que le menton de Romy Schneider soit plus éloigné de la braguette de Michel Piccoli que dans le projet initialement présenté à l’avis de la Commission.

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En 1978, L’Empire de la passion du Japonais Nagisa Oshima, prix de la mise en scène au Festival de Cannes, vit son affiche originale retouchée sur les conseils de la Commission décelant dans le dessin de Topor représentant un jet de fumée sortant du cratère du volcan Fuji-Yama en éruption – en réalité un corps de femme – une « trainée de sperme »[3]. Une controverse qui ressemble étrangement à l’interdiction – décidée par le président du Conseil général de la Somme – de l’exposition « Pour adultes seulement : quand les illustrateurs de jeunesse dessinent pour les grands » en mai 2010[4].
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En 1982, revenant sur son autorisation, la Commission de contrôle interdit l’exploitation de l’affiche du film de Rainer Werner Fassbinder Querelles, décrivant l’acteur principal adosse a une bitte d’amarrage ressemblant étrangement à un sexe masculin en érection… Le distributeur français remplaça in extremis l’affiche interdite par une photographie, avant que le ministre ne lève l’interdiction quelques temps plus tard. La Commission n’est toutefois pas aussi virulente que les afficheurs et la presse qui, bien souvent, sur les conseils de l’ARPP, n’hésitent pas à refuser ou à (faire) retoucher les affiches susceptibles de poser des problèmes. Tout cela, sans aucun recours possible…

LA PRESSE ET LES AFFICHEURS

1647864257 725 La censure au cinema le sexe a lafficheEn 1973, l’affiche du film de Michel Deville Le Mouton enrage livrant l’actrice Romy Schneider le chemisier ouvert laissant deviner ses seins nus, fut amendée d’un soutien-gorge de gouache blanche dans le quotidien Sud-Ouest et d’un collage dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace. En 1981, l’affiche du film de Pascal Thomas Celles qu’on a pas eues fut refusée par les Colonnes Morris, la RATP et la SNCF décelant « la vulgarité » dans un dessin représentant un petit homme dormant sur le sexe d’une femme : « A quinze mètres, on ne voit plus le petit bonhomme mais quelque chose d’ambigu ». En 1982, la Société des Colonnes Morris n’accepte pas l’affiche d’Antonioni Identification d’une femme, « le fond trop clair incitant les passants à faire des graffitis ». Un an plus tard, la RATP refuse l’affiche du film de Gerry O’Hara Fanny Hill et celle du dessin animé de Picha Le Big Bang en 1986[5].

1647864257 569 La censure au cinema le sexe a lafficheEn 1995, la société Decaux services décide d’arrêter la campagne d’affichage du film Harcelement de Barry Levinson sous la pression de nombreuses municipalités dont Arcachon, Aix-en-Provence, Lyon et Versailles[6]. Le 22 février 1995, la Société des transports en commun de Lyon (TCL) annule la campagne promotionnelle du film de Robert Altman, Prêt-a-Porter en invoquant la « palette très variées d’âges, de sensibilités, de croyances qu’il faut prendre en compte dans le cadre d’activités du service public », justifiant sa décision « au nom du respect des individus ». Et tout le problème est bien là car contrairement à la projection d’un film dans une salle obscure, une affiche de cinéma, posée sur la voie publique, s’impose à la vue de tous. Tant aux spectateurs avisés du film qu’aux simples badauds, qu’ils soient adultes ou non. Dans ces conditions, est-il légitime d’exposer n’importe quelle affiche, quel que soit son contenu, dans des lieux publics, sans aucun contrôle ? La justice est parfois venue rappeler la règle lorsque la Commission et les afficheurs ne sont pas parvenus à se mettre d’accord.

LA JUSTICE

Devant les tribunaux, de nombreuses affiches de cinéma ont fait l’objet d’interdiction sur la base de l’indécence et de l’outrage aux bonnes mœurs. Le 14 décembre 1954, le tribunal correctionnel de Toulouse condamna pour « outrage aux bonnes mœurs », l’affiche du film de Joseph L. Mankiewicz La Comtesse aux pieds nus. Le 23 janvier 1958, l’affiche du film de Marc Allegret En effeuillant la marguerite est interdite pour « indécence » par le tribunal correctionnel de Clermont-Ferrand. Le 19 décembre 1961, le tribunal correctionnel de Cambrai interdit d’exposition l’affiche du film de Roger Vadim La Bride sur le cou avec Brigitte Bardot pour des motifs identiques[7] après que l’Association familiale de Cambrai ait dépose plainte, l’affiche étant accusée de reproduire « fidèlement les formes [de l’actrice, NDLR] sans souci d’interprétation, que le cache-sexe se distingue à peine du ventre, délicatement modelé, sur lequel le nombril se détache avec le fini d’un bijou ». En janvier 1964, utilisant contractuellement le matériel publicitaire fourni par le distributeur du film d’Harrison Marks Corps sans voile, pourtant approuve par la Commission de contrôle, le directeur d’une salle lyonnaise est condamné pour « indécence ». Le 1er juin 1965, la Cour de cassation rejette le pourvoi forme contre la décision des premiers juges, confirmée en appel, considérant que « s’agissant des affiches publicitaires d’un film cinématographique, l’autorisation administrative ne saurait à elle seule supprimer le caractère délictueux des faits »[8]. Le visa délivré par la commission ne suffit donc pas à protéger une oeuvre cinématographique, comme le confirma la Cour de cassation a propos de la condamnation du film pornographique L’Essayeuse de Serge Korber : « La loi du 30 décembre 1975 qui soumet à une autorisation particulière et par là même autorise la projection publique de films pornographiques, exclut nécessairement ces films du champ d’application de l’article 283 » sauf s’ils sont « essentiellement consacrés à la représentation minutieuse de violences et perversions sexuelles, dégradantes pour la personne humaine »[9].

1647864257 474 La censure au cinema le sexe a lafficheMais le principe général consacré par le juge judiciaire, gardien des libertés publiques, fut exposé a l’occasion de l’affaire Ave Maria. En octobre 1984, choquées par l’affiche du film de Jacques Richard montrant une jeune femme crucifiée la poitrine dénudée, des associations catholiques décidèrent de saisir en référé le tribunal de grande instance de Paris afin qu’il en interdise l’affichage publicitaire dans les lieux publics. Le président du tribunal fit droit aux demandeurs estimant que « (…) la représentation du symbole de la Croix, dans les conditions de publicité tapageuse et en des lieux de passage public forcé, constitue un acte d’intrusion agressive et gratuite dans le tréfonds intime des croyances de ceux qui, circulant librement sur la voie publique et ne recherchant aucun contact ou colloque singulier avec une oeuvre ou un spectacle déterminés, se voient, hors de toute manifestation de volonté de leur part, nécessairement et brutalement confrontés à une manifestation publicitaire et commerciale, contestable et trompeuse, constitutive, en tout état de cause d’un trouble manifestement illicite ». L’ordonnance de référé fut confirmée sur appel seulement trois jours plus tard… un record historique[10].

En résumé, une affiche de cinéma doit – après avoir obtenu le visa obligatoire du ministère de la Culture jusqu’en 2008 – respecter les dispositions du Code pénal et les préceptes de la morale d’autant plus qu’elle est exposée sur la voie publique, à la vue de tous. A défaut, le distributeur s’expose à d’éventuelles poursuites judiciaires s’il n’a pas déjà anticipé la menace en s’autocensurant en vertu du principe de précaution…



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La censure au cinéma : le sexe à l’affiche

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